Prancūzų kalba vidurio ir pietų Afrikoje (Le français en Afrique noire)
INTRODUCTION
Une parmi toutes les définitions qui ont été données à la francophonie est : “ensemble des peuples qui emploient le français comme langue nationale, langue officielle, langue de communication internationale ou simplement comme langue de culture“. Le continent le plus francophone est sans doute l’Afrique. Les pays francophones font la majorité de l’Afrique subsaharienne, dite “noire”. Leur français est l’objet de ce travail.
Un trait caractéristique de notre époque: dans chaque région du monde où l’on parle le français, s’est développée une prise de conscience de la langue comme instrument d’identification nationale. Les Suisses romands, les Québécois francophones, les Maghrébins, les Sénégalais, les Ivoiriens, etc., ne veulent pas parler exactement comme les Français. Chaque pays a tendance à cultiver sa propre norme locale, c’est-à-dire une variété de français qui a conservé un certain nombre de traits originaux. Chaque pays d’Afrique francophone a son français à lui, qui présente des particularités de prononciation, grammaticales, lexiques parfois très originales. Elles sont nées dans de différentes conditions historiques, sociales, culturelles très importantes. Le but de ce travail est d’abord de présenter ces conditions et puis leur résultat: le franco-africain d’aujourd’hui et ses particularités.
I. LE FRANÇAIS EN AFRIQUE NOIRE
1.Colonisation française de l’Afrique noire
De 1815 à 1914. Les Français s’étaient installés dès 1638 à Saint-Louis, puis à Gorée et en Casamance (Sénégal ), en 1704 à Ouidah (Dahomey), en 1686-87 à Issinie (Côte-d’Ivoire). En 1815, le premier empire colonial français se trouvait réduit à des îles et à quelques points d’appui côtiers sur trois continents. Seules la langue et la culture françaises gardaient une place dans plusieurs des possessions perdues. Dans les possessions restituées par l’Angleterre en 1816, les Français reviennent en 1817, avec l’instituteur laïc Jean Dard qui ouvre la première classe d’enseignement non religieux.
La Mère Javouhey y arrive en 1822, organise la première formation de jeunes filles, rayonne dans la région, en Gambie et Sierra Léone. Dans le cas de l’Afrique, les missionnaires français n’ont pas précédé, mais accompagné les explorateurs et colonisateurs, y compris d’ailleurs hors du domaine français (Ouganda plus tard).
À partir des comptoirs précedents, et d’autres (par exemple en Guinée en 1837 et 1842, au Congo et au Gabon), les Français pénètrent vers l’intérieur. Faidherbe au Sénégal (1854-1865), Savorgnan de Brazza à partir de 1874, puis Crampel, Marchand, Gentil, au Congo de l’époque, Sanderval et Galliéni en Guinée, Binger, Mangin, Gouraud, en Côte-d’Ivoire, Galliéni au Soudan (Mali) et au Niger, et bien d’autres, créent et organisent, dans le dernier tiers du XIXe siècle un immense empire, presque d’un seul tenant. Eux-mêmes et leurs successeurs achèvent de le pacifier au début du XXe siècle. Par le Sahara il est alors relié à l’Algérie.
Après 1914. Les colonies françaises d’Afrique noire, comme le reste de l’”Empire”, participent à la Première Guerre mondiale et à la victoire. Une partie des colonies allemandes, territoire sous mandat de la SDN (Société des Nations, remplacée par l’ONU), s’y agrègent: Togo, Cameroun; alors que le Ruanda-Burundi vient s’agréger au Congo belge. Ils deviennent ensemble des domaines d’influence de la langue française. 1931, année de l’Exposition coloniale organisée par Lyautey, marque l’apogée et révèle les premiers craquements, que la défaite de 1940 accélère. La décolonisation est menée dans d’assez bonnes conditions en Afrique noire française et belge, dont les territoires, précédés par la Guinée en 1958, accèdent, presque tous dès 1960, à l’indépendance. Celle-ci ne constitue guère une rupture sur le plan politique. Contrairement à la perte du premier empire colonial, accomplie au profit des Anglais ( et des Américains pour la Louisiane), la perte du second n’entraîne pas de dévolution analogue. Les nouveaux Etats concluent avec la France d’importants accords de coopération qui lui permettent de consolider leurs assises, sur la base de l’intangibilité, de frontières coloniales pourtant artificielles pour la plupart, de recevoir une aide au développement et de nombreux coopérants, principalement dans le domaine de l’enseignement en langue française, auquel ils décident de consacrer une part importante de leurs budgets nationaux (20 à 25 % en moyenne). Les anciennes colonies belges, devenues le Zaïre, le Burundi et le Rwanda, signent également des accords de coopération avec la Belgique, puis avec la France. Au fur et à mesure de leur accession à l’indépendance, d’anciennes colonies africaines du Portugal (Cap-Vert, Saint-Thomas, Guiné-Bissau, et plus tard Angola et Mozambique) et de l’Espagne (Guinée-Équatoriale) entrent dans le “champ” du Ministère français de la coopération, comme dans ceux de leurs métropoles respectives. Toutes, sauf l’Angola et le Mozambique, ont récemment participé à des Sommets francophones et adhéré à l’A.C.C.T. (”Agence de coopération culturelle et technique”) comme à d’autres organismes de la “francophonie”. Elles avaient eu auparavant, dans leur enseignement comme dans leurs luttes pour l’indépendance, des contacts privilégiés avec la langue française et avec leurs voisins francisants.
2. L’implantation de la langue française
Elle se fait par l’installation de militaires, d’administrateurs, de missionnaires, d’enseignants, et d’un petit nombre de colons. Elle se superpose, dans l’exercice des fonctions politique, juridique, administrative, scientifique, technique, et surtout pédagogique, aux langues extrêmement variées de la majorité autochtone. En Afrique, la mission suit la conquête plutôt qu’elle ne la précède; l’armée est le premier véhicule du français et le cadre de la première administration des territoires soumis, de sorte que l’habitude se prend de recruter parmi les anciens militaires de carrière les fonctionnaires, y compris les enseignants qui, au début, étaient souvent les sous-officiers ou d’anciens interprètes de l’armée. Des troupes de “tirailleurs” (pas tous sénégalais) sont levées parmi les indigènes et commandés en français, d’où la formation d’un “français tiraillou“, jargon de soldats non scolarisés. Revenus dans leur village, ils sont des intermédiaires tout trouvés entre l’administration et les habitants, auprès desquels ils jouissent d’un prestige réel surtout lorsqu’il s’agit d’anciens combattants titulaires d’une retraite. Ainsi s’explique l’influence de la terminologie et de l’argot militaires sur le français d’Afrique. Quoi qu’il en soit, le colonisateur français mesure l’importance de son emprise sur le pays aux progrès de sa langue qui, peu à peu, apparaît aux Noirs comme la seule voie d’accès à la modernité. La situation est assez différente dans la partie du Congo confiée à Léopold II roi des Belges, qui recrute des officiers de diverses nationalités. Nombre d’entre eux, anglophones, usent avec la troupe d’une langue véhiculaire africaine, kiswahili, puis lingala, il en est de même de l’administration coloniale et des colons dans leurs rapports avec la main-d’œuvre autochtone. Les langues africaines jouent donc un rôle beaucoup plus important dans la colonie belge, le français n’est guère introduit que par l’école, et encore à un niveau assez élevé.
3. L’Afrique francophone d’aujourd’hui
Maintenant le qualificatif “francophone” traduit avant tout la place plus ou moins privilégiée de la langue française dans 22 Etats d’Afrique subsaharienne1 (les Etats africains et malgache (EAM)). Ce sont le Bénin, le Cameroun, la République centrafricaine, les Comores, le Congo, la Côte-d’Ivoire, la République de Djibouti, le Gabon, la Guinée, le Burkina-Faso, Madagascar, le Mali, la Mauritanie, le Niger, le Sénégal, le Tchad, le Togo; le Burundi, le Rwanda, la République démocratique du Congo (RDC, ex-Zaïre); l’Ile Maurice, les Seychelles, l’Ile de Réunion ( département français d’outre-mer).
En effet, la langue n’est pas utilisée de la même façon partout en Afrique noire; et on peut distinguer différents niveaux dans l’Afrique francophone, comme dans toute la francophonie :
a) les pays où la langue maternelle est le français : dans l’île de Réunion (D.O.M. français) le français est la langue maternelle et officielle.
b) ceux où la langue officielle est le français.
Dans la plupart de ces Etats, le français est désigné comme seule langue officielle dans la Constitution; dans ceux qui n’y font pas une référence explicite, il joue cependant un rôle équivalent du fait de l’usage administratif qui lui est réservé.
Le français est reconnu comme seule langue officielle:
au Bénin (3,6 millions habitants),
au Burkina-Faso (10,3 millions),
au Congo (2,4 millions),
en République démocratique du Congo (RDC, ex-Zaïre: 41,8 millions),
en Côte-d’Ivoire (12,9 millions),
au Gabon (1,3 millions),
en Guinée (6,2 millions),
au Mali (10,8 millions),
au Niger (8,3 millions),
en République Centrafricaine (3,1 millions),
au Sénégal (7,9 millions),
au Tchad (5,4 millions),
au Togo (4,1 millions).
Tous ces Etats assurent par ailleurs la promotion d’une ou plusieurs de leurs langues nationales.
c) ceux où la langue d’usage est le français:
au Burundi (5,8 millions),
au Cameroun (12,8 millions),
aux Comores (509 000),
à Djibouti (0,5 millions)),
à Madagascar (13,8 millions),
3 – voir les cartes et le table d’estimation du nombre des francophones
en Mauritanie (2,3 millions),
au Rwanda (7,4 millions),
aux Seychelles (0,1 million) il partage le statut de langue officielle avec une autre langue.
Certains États se sont efforcés de valoriser leur langue nationale ou l’une de leurs langues nationales en officialisant une autre langue à côté du français. Au Rwanda, les langues officielles sont le kinyarwanda et le français. Madagascar a fait du malgache sa seule langue officielle à côté du français très largement utilisé dans les affaires publiques. La Mauritanie, les Comores et le Djibouti, reconnaissent l’arabe et le français comme langues officielles. Les Seychelles et le Cameroun tentent d’équilibrer les influences respectives du français et de l’anglais par un bilinguisme officiel dans ces deux langues. Le Cameroun a ôté au français son statut de langue officielle exclusive en 1961 et lui a adjoint l’anglais comme deuxième langue officielle. Au Burundi les langues officielles sont le français et le kirundi.
L’ile Maurice et l’archipel des Seychelles, tous deux annexés par la France au XVIIIesiècle puis conquis par l’Angleterre durant les guerres napoléoniennes, connaissent un semblable pluralisme linguistique. A l’ile Maurice, la constitution de 1968, adoptée au moment de l’indépendance, ne détermine pas explicitement la langue officielle de l’État. L’anglais est certes présent dans les actes et documents officiels, mais le français continue d’être accepté comme langue auxiliaire en conseil des ministres, au parlement et dans les cours internes de justice. D’autre part, le code français du commerce et celui de la procédure civile demeurent en vigueur. Quant au créole, il est parlé par la majorité et compris par presque tous.
d) ceux où la langue d’enseignement est le français.
4. L’enseignement dans l’Afrique noire
Pendant la colonisation. En Afrique noire francisante, l’enseignement présente des caractéristiques propres. Il a commencé dès le début de la colonisation. Les écoles des missionnaires ont joué un rôle considérable et continuent à le jouer dans plusieurs pays, mais beaucoup plus en Afrique centrale, et dans le Golfe du Bénin, que dans le Sahel, où la présence très majoritaire de musulmans a amené les autorités à appuyer les écoles coraniques et les écoles laïques. En 1855, Faidherbe a créé au Sénégal les premières “écoles des fils de chefs”. Diverses formules d’écoles rurales, villageoises et régionales, hiérarchisées, ont été employées. Mais, en général, l’enseignement, dispensé le plus souvent entièrement en français, a tendu progressivement à aller dans le sens français habituel de la centralisation et de l’assimilation, contrairement à ce qui se passait dans les colonies britanniques.
L’enseignement français en Afrique noire, en dehors des villes, a mis plus de temps à se répandre “en brousse” qu’en Indochine ou à Madagascar. Ce n’est guère qu’à partir des années 1920 qu’il a pris un premier essor, et surtout après la Deuxième Guerre mondiale, avec une forte accélération dans les années qui précédèrent les indépendances. Avant celles-ci, les pays n’ont pas tous connu le même traitement. Certains, comme les territoires sous mandat (Togo et Cameroun), le Sénégal, le Congo, le Dahomey (”quartier latin de l’A.O.F.2“) ont été plus favorisés que les autres.
La ségrégation scolaire entre Européens et Africains, là où elle existait en fait, a tôt cédé au principe et à la réalité de la co-éducation, sur les mêmes bancs.
Si la Belgique a plus fait dans ses colonies pour l’éducation de base, la France, avant les indépendances, a plus fait que sa voisine pour l’enseignement sécondaire et supérieur. Des institutions de recherche et d’enseignement supérieur de droit, lettres, médecine, ont été créées dès la fin des années 1940 et le début des années 1950 au Sénégal, au Gabon, en Côte-d’Ivoire. Un décret-loi de février 1957 a rassemblé celles du Sénégal dans l’université de Dakar, alors la 18e université française.
L’ université d’Abidjan a été créée en 1958, celle de Tananarive à la même époque. Au total, un effort très important a été accompli avant les indépendances, essentiellement par la France, puisque les colonies elles-mêmes, très pauvres dans leur immense majorité, ne pouvaient affecter de ressources significatives à la formation. Les résultats sont inégaux. Des élites remarquables ont pu recevoir une formation de grande qualité. Mais les taux de la scolarisation sont restés encore faibles. En 1960, l’A.O.F. ne produisait encore que 300 bacheliers africains.
Après la décolonisation. Depuis les premières campagnes d’alphabétisation des adultes, lancées notamment sous les auspices de l’Unesco à la fin des années 60, la plupart des Etats africains recourent aux langues locales pour l’éducation de base, mais ils continuent à utiliser très largement le français dans l’enseignement.
Partout, l’enseignement secondaire et supérieur continue à être donné en français. Mais la grosse masse de la population scolarisée n’a accès qu’à l’enseignement primaire. Aussi se pose la question de la place respective du français et des langues locales et des méthodes d’apprentissage. Rien d’impossible, en principe, à faire débuter en langues nationales les jeunes enfants. Mais il existe dans certains pays plus de 250 langues locales. Les élèves d’une même classe ne possèdent pas tous la même langue maternelle et le maître ne parle que sa propre langue qui, par le jeu des affectations administratives, n’est pas toujours celle de la majorité de ses élèves. Faute de préparation suffisante, le succès n’est pas à la mesure des espérences, et à l’heure actuelle, on se réoriente plutôt vers l’usage exclusif du français et comme il est moins coûteux d’éditer un seul manuel que plusieurs, on ne dispose, en face de plusieurs langues locales, que de l’unique méthode Jouons à parler français…
Parmi les nouveaux États issus des ex-colonies françaises, trois seulement ont opté rapidement pour l’intégration des langues nationales dans l’enseignement:
2- A.O.F. – Afrique-Occidentale Française, gouvernement général (cap. Dakar) qui, de 1895 à 1958, groupe en fédération huit territoires français: Sénégal, Guinée, Côte-d’Ivoire, Dahomey, Soudan, Haute-Volta, Niger,Mauritanie.
La Mauritanie a décidé de commencer en arabe, le français occupant un quart de l’horaire dans le primaire et la moitié dans le secondaire. Mais ces décisions se sont révélées difficilement applicables à cause du coût d’un enseignement bilingue et des divergences de sensibilité linguistique des Maures et des Noirs africains à l’égard du français.
La Guinée a déclaré “nationales” huit de ses langues (1958) et, pendant 25 ans, elles ont été imposées dans le primaire, pratiquement sans livres, avec des maîtres sans formation, souvent mutés dans des villages dont ils ne parlaient pas la langue. Le français n’apparaissait qu’en troisième année, et devenait le véhicule du secondaire. En 1984, les Guinéens ont demandé qu’il redevienne langue d’enseignement et l’ont rendu obligatoire du cours préparatoire à l’université.
A Madagascar quoique la malgachisation soit théoriquement “irréversible”, depuis 1985 (loi dite de “restructuration de l’enseignement) le français a retrouvé, dès la deuxième année primaire, quatre heures par semaine. Tous les élèves doivent le maîtriser en fin de classe de troisième. Il est le véhicule du deuxième cycle du secondaire et de l’enseignement supérieur.
La plupart des États ont maintenu l’enseignement en français. Les Africains considèrent, lors des indépendances, comme une garantie de sérieux et d’efficacité qu’on emploie chez eux les mêmes méthodes et les mêmes programmes qu’en France.
La pratique du français en Afrique subsaharienne
Le nombre d’Africains francophones est difficile à évaluer, parce que tout dépend du degré de connaissance du français. Au début de la deuxième décennie des indépendances, on pouvait considérer qu’en Afrique francophone, à peine 15% comprenait le français, et moins de 1% le parlaient couramment. Aujourd’hui 30%, surtout des hommes, le parlent (voir tableau no1). La proportion de francophones varie avec le sexe, l’âge, les régions (côtières ou de l’intérieur), le lieu de l”habitation (rurale ou urbaine), la profession, la religion et la nationalité du colonisateur.
Le pluringuisme est la norme: un locuteur natif parle d’abord sa langue maternelle, signe d’appartenance à une tribu et à une famille. Il élargit son aire de communication au moyen d’une ou plusieurs autres langues africaines. Enfin, s’il possède le français local, il est capable d’en utiliser tous les niveaux. Choisir une langue ou une autre pour communiquer est toujours significatif et varie selon l’instruction, le niveau social, le type d’activité des deux interlocuteurs. Tous les véhiculaires africains ne sont pas également cotés: l’arabe est prestigieux; le dioula de Côte-d’Ivoire est “inférieur” à l’éwé du Sud-Togo. Cette situation complexe évolue rapidement. Le français a été introduit dans des communautés où des langues véhiculaires orales se superposaient déjà aux langues maternelles. Lorsque l’une d’elle tend à devenir langue véhiculaire nationale, une des fonctions du français – cimenter l’unité nationale – disparaît.
Même dans les conditions les plus défavorables, le français perdure. Il prédomine dans les ministères. La correspondance officielle, les discours politiques publiés, les commissions de l’Assemblée nationale, les Hautes Cours de justice, les avis administratifs, la presse, l’édition (quand elle existe), le grand commerce, la publicité, la banque, la signalisation routière. C’est un niveau de l’usage oral privé, des médias, des services publics entre nationaux, que les différences s’accusent selon les pays. En politique intérieure, les hommes d’état qui prononcent en langue française leurs discours officiels font désormais figure d’exception, la plupart cherchant un contact plus direct avec les citoyens. Les églises, catholique et protestante, ont partout opté pour les langues locales. Mais dans la société africaine, le français, qui permet d’acquérir toutes sortes de connaissances, est une condition nécessaire, sinon suffisante, d’accès au pouvoir. Il offre diverses promotions dont l’importance varie avec la manière de parler, de lire, de l’écrire: les universitaires les plus titrés occupent les plus hautes places, les autres s’effaçant d’eux mêmes. La masse illetrée est dominée par la bourgeoisie lettrée, minorité que le sort a favorisée: naissance dans un centre urbain à côté d’une école, famille de chefs, de notables évolués, ou d’anciens combatants. La décolonisation n’a pas “libéré” la classe dominée mais la classe sociale qui parlait et continue à parler la langue dominante. Les Noirs lettrés s’enorgueillissent, non sans parfois une certaine insécurité linguistique, d’appartenir au club fermé de la francophonie. Seule langue d’enseignement, seule langue officielle, seule langue de la promotion sociale, le français demeure, presque partout, la clé qui ouvre des portes.
II. PARTICULARITÉS DE LA LANGUE FRANÇAISE DE L’AFRIQUE NOIRE
Il n’y a pas un français d’Afrique, de même qu’il n’y a pas un français de France, mais toutes les variétés du français “scolaire” (Il a remplacé, en Centrafrique et au Tchad, le “français militaire”, qu’on appelle encore “français tirailleur” ou “français tirraillou”, qui a d’abord été véhiculé par l’armée et s’est particulièrement développé à l’occasion des deux guerres mondiales), c’est-à-dire pratiquement toujours appris à l’école, et non pas une langue apprise en famille. Chacune des nombreuses langues africaines marque alors à sa manière le français parlé dans la région.
Les analphabètes parlent-ils une langue locale bigarrée de vocables français ou du français bigarré de vocables locaux? Leur syntaxe est africaine et la difficulté qu’ils éprouvent à changer de système phonologique les éloigne du français standard. Les “lettrés” ayant achevé au moins le premier cycle du secondaire ne se distinguent guère des Français que par un accent et la méconnaissance de certaines règles de surface. La Côte-d’Ivoire fait preuve de liberté d’invention: tout le monde est à la même tête (”ils pensent tous de la même chose”) peut être un calque d’une langue locale, mais non être garé dans une bonbonnière. Pourtant même cultivé, l’Africain ne dispose pas d’une variété d’usages utilisables dans des situations différentes. D’où emploi de clichés, confusion des registres et surtout, par insécurité, hypercorrections: le bureau dont je travaille, un vieil pantalon, il la demande, sur le plan carnier (”quant à la viande”, dans un journal)…
Un exemple extrême est représenté par la phrase suivante, où se manifeste en français un phénomène propre au bantou, langue où les règles d’accord grammatical se répercutent sur tous les mots de la phrase: Nous voulons des hôpitaux pour les hommes et des hopitales pour les femmes, des écoles normales pour les jeunes filles et des écoles normaux pour les jeunes gens. Enfin et enfine, nous demandons la création de tribunales dans la brousse comme il y a des tribunaux dans les centres urbains.
Les types d’écarts dus aux substrats africains sont les suivants:
En SYNTAXE, tendance à juxtaposer et coordonner plutôt qu’à subordonner, à supprimer l’article, les accords: il m’a dit qu’il aura des invités qui viendra; à multiplier les infinitifs substantivés: il est parti au travailler; et les constructions transitives: hériter son oncle, jouer la guitare, fiancer, marier quelqu’un(l’épouser), retraiter quelqu’un (le mettre à la retraite), virer quelqu’un (le payer par virement). D’où certains accidents sémantiques: consulter un malade (l’examiner), interner un enfant (le placer dans un internat), torcher (éclairer avec une torche électrique), amender (frapper d’une amende).
En MORPHOLOGIE, erreurs de genre: un pierre, une arbre; changements de conjugaison: s’évanouiller, fuyer (pour s’évanouir, fuir); difficulté à passer de la variété des aspects en langues africaines à la variété des temps en français: le verbe est souvent réduit à l’infinitif, les modalités étant portées par des morphèmes.
Tous ont un “accent”; mais il faut distinguer les écarts PHONÉTIQUEs n’entravant pas la compréhension des écarts phonologiques qui détruisent des oppositions indispensables. Beaucoup, même lettrés, confondent par exemple /a/ et /ã/; le substrat lingala fait que les Zaïrois prononcent /etidja/ pour “étudiant”. Ils ont tendance à accentuer plusieurs syllabes par syntagme ou mot long, à mutiler certains mots: vègue (aveugle), déologie (idéologie), la dipendance (l’indépendance), impharmacie, comme information. Plus le niveau d’instruction descend, plus les confusions se multiplent.
En matière de VOCABULAIRE les innovations ont été bien étudiées. Une équipe dirigée par le linguiste belge W.Bal et D.Racell-Latin a élaboré, sous l’égide de l’A.U.P.E.L.F.3, un “inventaire des particularités du français en Afrique noire” (I.F.A.).
Loïc Depecker dans son dictionnaire Les mots francophones présente un parcours au travers des particularités lexicales du français parlé à travers le monde par des communautés d’origine, d’histoire et de statut différents. Il souligne l’importance de l’Afrique noire francophone. Ce dictionnaire montre à quel point la langue française y est dynamique et créatrice.
Ce qui frappe en premier lieu dans la réunion de chacun de ces mots ou expressions, est la particularité qu’ils ont de désigner une réalité commune à une ou plusieurs communautés francophones, et à laquelle on ne fait usuellement pas référence de cette façon dans l’Hexagone. En considération de cette propriété particulière, L.Depecker propose d’appeler ces mots ou expressions francophones des francophonismes.
Une petite liste des”francophonismes” africains qui sont parmi les plus importants et les plus intéressants:
Bénin
Bonjour-bonsoir, n.f.(flore)
Nom d’une variété de pervenche qui se fane très rapidement.
Ton pied mon pied, n.f.(amours)
Femme collante, qui surveille son mari en permanence.
“Ah! Cette femme, c’est ton pied mon pied! ”
Protocole, n.m.(travail)
Chef, patron.
Le pouvoir s’entoure des attributs du pouvoir: apparat, préséance, parole autorisée, etc. ce qui ne peut cependant relever du protocole qu’à un très haut niveau de dignité. Aussi, prenant la personne pour la chose, la langue familière du Bénin a-t-elle tôt fait de mettre outrecuidants et parvenus à leur place en répliquant: “Je n’ai pas à t’obéir, t’es pas mon protocole !”
3 – “Association des universités partiellement ou entièrement de langue française” 1961
Burkina-Faso
Marcheur, n.m.(boisson)
Whisky.
Pourquoi un whisky se nommerait-il, même familièrement, marcheur? À cause de la marque de whisky Johny Walker, walker signifiant précisément “marcheur” en anglais.
Loguer,v.(école)
Faire des exercices sur des logarihtmes.
Faire des logarithmes se dit plutôt, dans la jeunesse des écoles, faire des logs; d’où ce verbe loguer, formé sur l’abréviations usuelle de logarihtmes.
Véhiculé, n.m.(transport)
Personne qui dispose d’un moyen de transport.
Être véhiculé se conçoit encore assez facilement en France; moins être un véhiculé qu’on entend parfois au Mali ou dans le même sens être voituré, relevé également au Tchad et en Centrafrique:”J’suis véhiculé, j’vous ramène si vous voulez.”
Cameroun
Long-crayon, n.m.(école)
Élève des classes supérieures du lycée ou étudiant du deuxième cycle de l’université.
Long-crayon le dispute à beaucoup-connaît pour désigner de façon ironique ces étudiants du supérieur, déjà intellectuels et future élite.
Longtemps, n.f.(âge)
Vieille fille, ou femme âgée qui s’efforce de se rajeunir.
D’adverbe passer à un nom, de surcroît féminin, est une chose très rare.
Gentil car, n.m.(transport)
Panier à salade, fourgon cellulaire.
Le gentil car est tout sauf gentil; mais il a l’avantage d’être gratuit, ce qui lui vaut également le surnom de sans-payer.
Centrafrique
Abbé, n.m.(religion)
Prêtre ou religieux de race noire.
Entre le mot père et le mot abbé, la différence est assez tranchée en Afrique: on utilise généralement le premier pour désigner le religieux de race blanche et le second pour celui de race noire; héritage des temps coloniaux où les religieux autochtones étaient le plus souvent abbés, et les prêtres étrangers pères missionnaires ( et souvent Pères Blancs).
Sans-cas, n.m.(personnages)
Homme indifférent.
Ne pas faire cas de quelqu’un ou de quelque chose se réduit plus simplement en Centrafrique à l’expression faire sans-cas; voire, par jeu de mots, à faire Sankara, le capitaine Thomas Sankara, ancien président du Burkina Faso, mort assassiné, ayant eu la réputation de gouverner sans se préoccuper outre mesure des réactions qu’il pouvait susciter.
De ce faire sans-cas sort même un nom, puisqu’on peut dire de celui qui reste indifférent quoi qu’il arrive, que c’est un sans-cas.
Zognon, n.m.(légumes)
Oignon.
Comores
Grand mariage, n.m.(fête)
Mariage qui confère à celui qui le contracte un statut social important.
Pour accroître sa position sociale et tenir rang à la mosquée, le Comorien doit, même s’il a déjà plusieurs femmes, accomplir le grand mariage: longuement préparé, il a enfin lieu un vendredi, dans un grand déploiement de festivités qui durent jusqu’au dimanche. Celui qui aura su s’acquitter d’un tel mariage bénéficiera d’avantages matériels et sociaux innombrables, comme figurer dans les conseils de notables, faire appel aux commerçants pour solliciter d’importants crédits, ou encore avoir sa place résrevée dans les manifestations publiques.
Congo
A.T.Z., sigle (amours)
Prostitution.
L’ A.T.Z. désigne curieusement, au Congo, la prostitution. Ce sigle comporte en fait une méchanceté puisqu’il signifie “Assistance Technique Zaïroise”: les Zaïrois ne sont en effet pas toujours bien vus par leurs voisins congolais, ce qui porte ces derniers à leur attribuer quelques défauts.
Siquidilatif, adj.(sentiment)
Se dit d’une personne ou d’un objet qui inspire confiance ou espoir.
Cet adjectif repose en fait sur sikidila, verbe kikongo – l’une des grandes langues du Congo – qui a le sens d’ “espérer, attendre un résultat heureux”.
Trottoire, n.f.(amours)
Prostituée.
La prostituée faisant le trottoir, de l’objet à la personne il n’y a qu’un saut.
rép. democratique de congo (ex-Zaïre)
Abacos, n.m.(habillement)
Veston de tissu léger pour homme, à manches courtes ou longues, se portant sans chemise ni cravate.
Aux côtés des vêtements traditionnels, les habits européens comme le costume cravaté sont peu à peu apparus en Afrique. En réaction se sont créées de nouvelles tenues tel l’abacos, mot valise qui repose sur un slogan zaïrois des années 1970: “A bas le costume”, sous-entendu “européen”.
Ambassade, n.f.(amours)
Lieu de rencontres galantes.
La diplomatie semble évoquer beaucoup de choses au Zaïre. Soupçon étayé par le deuxième sens d’ambassade, celui de “maîtresse’, et par son troisième: “vagin”, dit aussi Bas-Zaïre. Comble de diplomatie et conforme à ces manifestations d’ambassade, le sexe de l’homme y reçoit, comme il convient, titre d’ambassadeur.
Humaniste, n.(école)
Élève qui a accompli le cycle des études secondaires.
Au Zaïre, l’humaniste peut certes désigner une personne qui croit en l’épanouissement de l’homme. Mais bien plus fréquemment l’ humaniste est celui qui a fait des études anciennes, des humanités littéraires, ou des humanités scientifiques.
Radio-trottoir, n.f.(information)
Diffusion d’informations parallèle au discours politique officiel.
Ce qui ce dit sur le trottoir vaut autant que les radios officielles les plus insistantes. D’où le surnom de radio-trottoir attribué à ce bouche à oreille clandestin qui subvertit les énoncés les plus sérieux: le MPR (Mouvement Populaire de la Révolution) devient par un subtil sous-entendu Mourir Pour Rien; le PAM (Programme Agricole Minimum) change insidieusement en Programme d’Amaigrissement Maximum, et le SIDA en Sydrome Inventé pour Décourager les Amoureux.
Côte-d’Ivoire
Coco taillé, n.m.(mort)
Crâne tondu à ras, en général à l’occasion du deuil d’un proche parent.
La formule, ironique et joyeuse, n’en garde pas moins une impression de deuil ou de tristesse comme dans cette jolie comptine ivoirienne:
Coco taillé
Canari cassé
Riz versé
Port Boué soleil.
Individu, n.m.(personnages)
Imbécile.
Ce mot vire à l’injure en Côte-d’Ivoire et au Mali, où traiter quequ’un d’individu équivaut à une déclaration de guerre.
Sapeur, n.m.(habillement)
Homme coquet qui s’habille avec élégance.
C’est, en Côte-d’Ivoire, au Cameroun et au Congo notamment, quelqu’un qui sape, c’est-à-dire qui s’habille bien et avec coquetterie.
Djibouti
Boutre, n.m.(navigation)
Petit voiler élevé à l’arrière et effilé à l’avant, utilisé pour le cabotage ou la pêche perlière.
Tant de langues se sont côtoyées en mer Rouge, particulièrement celles des empires qui s’y affrontèrent, qu’à bien des mots s’en sont superposés d’autres: c’est ainsi l’anglais boat (”navire”) emprunté par l’arabe, puis à celui-ci par le français, qui miroite subrepticement dans le mot boutre.
Gabon
Vice-primature, n.f.(administration)
Département ministériel associé au Premier ministre.
La primature représente au Gabon, comme encore récemment au Sénégal, les services du Premier ministre, le siège de ces services, la fonction et le mandat de Premier ministre. Mais c’est une fonction qui semble pour le moins collégiale, puisque existent auprès d’elle quatre vice-primatures et quatre vice-Premier ministres.
Madagascar
Soubique, n.m.(objets)
Sorte de grand panier.
C’est le malgache sobika qui s’entend dans soubique. De “grand panier” cependant, qui est son sens d’origine, soubique s’est étendu jusqu’à désigner aujourd’hui tout panier, grand ou petit.
Mali
vélo poum-poum, n.m.(transport)
Vélomoteur.
Le vélo poum-poum rappelle qu’à la différence du vélocipède, le vélomoteur dispose d’un moteur qui fait, précisement, poum-poum.
Sentimental, n.(habillement)
Chaussure en cuir à bout pointu.
Il est vrai que lorsqu’on est porté par le dénuement et le climat à mettre plutôt des nus-pieds, dits aussi tapettes, ou des tongues d’espèces diverses – éponges, pet-pets ou babis – arborer des chaussures fermées un peu élégantes peut apparaître comme une tenue propre à révéler sinon la sentimentalité, du moins la coquetterie intéressée d’un prétendant ou d’un galant.
Maurice
Hisser-pousser, n.m.(commerce)
Marchandage.
Marchander exige sans doute maints efforts dont les verbes associés dans hisser-pousser gardent l’empreinte. Mais au-delà de son acceptation commerciale, hisser-pousser peut se dire de toute hésitation due à une décision difficile à prendre: “Il n’y a pas besoin de tout un hisser-pousser pour déciser si quelqu’un est cocasse ou pas!”
Cocasse, adj.(physique)
Mignon.
niger
Gavroche, n.f.(personnages)
Prostituée.
Passer d’un nom propre à un nom commun, c’est une antonomase. Par cette voie inattendue, le gamin de la rue qu’est Gavroche rejoint de façon surprenante, au Niger, une de ses sœurs de misères: la fille de joie: “Ne va pas avec elle, c’est une gavroche.”
Pamplemousse, n.f.(personnages)
Femme opulente’et de forte corpulence.
Gardinier,n.m.(métiers)
Personne qui exerce la double fonction de gardien et de jardinier.
Veut-on un mot valise? Ajouter à gardien jardinier, et voilà gardinier.
Réunion
Boursac,n.m.(objet)
Bourse, petit sac.
Une bourse qui est un petit sac, c’est boursac.
Mariage derrière la cuisine, n.m.(amours)
Relations sexuelles clandestines.
Ce qui ne peut se faire derrière les fourneaux se fait donc derrière la cuisine.
Morale, n.f.(caractère)
Mémoire.
La morale est à la Réunion la mémoire, et le moral le tempérament: “J’ai bonne morale, mais j’perds le tempérament.”
Rwanda
Bourgmestre, n.m.(faune)
Beau phacochère mâle solitaire.
Voir un maire belge – le bourgmestre – ainsi associé à un beau phacochère ne peut surprendre que celui qui ne saurait que le Rwanda fit naguère partie de l’Empire belge.
Voler la route, loc. verbale (route)
Conduire vite et dangereusement sans tenir compte du code de la route.
Les Rwandais ne semblent pas seuls en cause, à considérer l’expression rwandaise synonyme de voler la route : marcher à la zaïroise.
Sénégal
Déconnard, n.m.(personnages)
Personne qui fait l’idiote.
Maladroitement coincé entre connard et déconner , le nom déconnard s’en tire avec toute la lourdeur que suggère le personnage qu’il désigne.
Gossette, n.f.(amours)
Petite amie.
Portier, n.m. (sport)
Gardien de but.
Portier s’emploie surtout en football, avec son synonyme: le goalier.
Quatre fois cinq, n.m.(boisson)
Vin de palme.
Le vin de palme, très répandu en Afrique, est une sorte de vin extrait de la sève fermentée de certains palmiers; le seul rapport que ce vin peut avoir avec l’arithmétique est que la somme de quatre fois cinq fait vingt, homonyme de vin.
Seychelles
Sauter p’tit coup, loc. verbale(action)
Jeter un coup d’œil.
Sauter est en créole seychellois la déformation de jeter.
Tchad
Couteauner, v.(action)
Donner un coup de couteau.
On peut au Tchad couteauner, coutoner ou coutoyer, au choix.
Cuveur, n. ou adj.(ivresse)
Alcoolique, ivrogne.
Celui qui s’adonne à la boisson et cuve souvent son vin, est au Tchad un cuveur, la femme doté du même travers sera quant à elle une cuveuse.
Magot, n.m.(argent)
Argent.
Magoter s’y utilise également dans le sens de toucher son salaire.
Togo
Ventre-madame, n.m.(physique)
Partie de l’abdomen où sont situés les organes génitaux de la femme.
“Où t’as mal ? Ventre-madame ou ventre-tout-le-monde ?”
Balle perdue, n.f.(amours)
Enfant fait hors mariage par un jeune homme qui ne souhaite ni n’a la possibilité de fonder um foyer.
C’est un humour guerrier teinté de mauvaise surprise qui paraît dans l’argot des étudiants togolais pour désigner l’enfant né par un malencontreux hasard: balle perdue, zorro ou rebelle. Ce qu’on nommerait en argot sénégalais un hors-jeu ou un cow-boy.
Typesse, n.f.(personnages)
Femme de peu d’intérêt.
En généralisant ces exemples, il faut souligner les particularités du vocabulaire franco-africain et de sa création:
Différences de connotations et de niveau de langue: froussese, démerder sont neutres en Afrique. Les moins instruits mélangent l’argot avec le vocabulaire administratif et des grossièretés inattendues avec les formules épistolaires répandues par les écoles de dactylographie: se saper, typesse…
Confusions de paronymes ou de parasynonymes: comparer pour comparaître, assurance routière pour assurance au tiers, dégorger pour égorger, emprunter pour prêter et vice versa. A côté de cela, le vocabulaire des métiers ( prospection et exploitation forestière, scierie, menuiserie, ferronerie, couture, mécanique) est extrêmement précis.
Changements de sens (transfert, restriction ou extension, emplois métaphoriques): père (missionnaire blanc), abbé (prêtre africain), dame (femme blanche), rival (beau-frère), frustrer(offenser), soupçonner (se souvenir, être reconnaissant d’un bienfait), cafouiller (favoriser moyennant un bakchich), combine (commune), avocat (corruption), bureau (maîtresse d’un homme marié), kilo (centre de pesée des nourrissons), fondamentale (école primaire), bancs (école), soupe (sauce), souder (raccommoder), etc. L’étude de beaucoup de ces phénomènes serait extrêmement révélatrice des bouleversements survenus dans la société depuis la décolonisation.
Néologismes : l’école ne procure pas une parfaite maîtrise du français mais en décrit les mécanismes de dérivation et de composition, qui sont d’autant plus appliqués que la censure du bon usage n’existe pas: essencerie (station-service), montation(augmentation) des prix, digération et indigération (digestion et indigestion); enceinter (engrosser); adjectif titube (du verbe tituber); froidir son cœur, frotte-dents (brosse à dents); famille de boy: boyerie, boyeresse, boy-maison, boy-bébé, boy-jardin, etc.
On crée des nouveux mots à l’aide de:
Dérivation morphologique (au moyen d’un préfixe ou d’un suffixe): cabiner, camembérer, couteauner, cuveur, déconnard, gossette, loguer, sapeur, trottoire, véhiculer…
Dérivation sémantique (création d’un sens nouveau dans un mot d’usage courant): ambassade, balle perdue, cocasse, humaniste, magot, morale, pamplemousse, portier, protocole, sentimental…
Féminisation (création d’une forme féminine): typesse…
”Métissage linguistique”: certains morceaux de mots français sont interprétés comme des morphèmes africains : au Rwanda, iki-, igi- étant augmentatifs, aka-, ga- diminutifs : examen /ikizami/, compris “grand examen”, engendre /akazami/ “petit examen”, casserole /gasoroli/, compris “petite casserole”, engendre /igisoroli/ “grande casserole”.
Le vocabulaire franco-africain contient aussi :
les calques (mots ou expressions traduits de manière littérale d’une langue étrangère): marcheur, bourgmestre…
les antonomases (nom propre passé à un nom commun): gavroche, golo…
les compositions (mots issus de l’association d’un ou plusieurs autres mots): hisser-pousser, radio-trotoir, ton pied mon pied, vélo poum-poum…
les créolismes (mots ou expressions issus du créole ou conservés par lui): sauter…
les frangicismes (mots ou expressions formés de français et d’anglais): gentil car…
les homonymes (mot qui se prononce de la même façon qu’un autre, mais d’ortographe et de sens différents): quatre fois cinq…
les mots-valises (mots faits par troncation et association d’autres mots): abacos, boursac, gardinier…
les troncations (mots résultant de la disparition et de la déformation d’un ou plusieurs de leurs éléments): afro, clando…
Si on ajoute des arabismes aux Comores, à Djibouti et en Mauritanie, des anglicismes au Cameroun (dear >di , “cher”), des cubanismes en RDC, on aura une idée de la nécessité d’une politique de la néologie pour éviter des évolutions excessivement divergentes. Pourtant, la plupart des spécialistes pensent qu’on ne risque pas d’assister à des phénomènes comme la fragmentation de la Romania ou l’apparition des créoles, parce que le monde moderne n’est plus celui d’il y a quinze siècles ni même trois. L’analphabétisme recule. Les textes écrits, la radio et la télévision empêchent une totale dérive, sans parler du prestige de l’élite locale, qui impose à ses enfants l’emploi du français en famille et, en Côte-d’Ivoire du moins, de l’importance de la colonie française. La variété populaire, en contact permanent avec des variétés à statut plus élévé, tend à s’en rapprocher. Et les pays où le français, limité aux fonctions “supérieures”, n’est employé que par l’élite scolarisée, sont encore moins favorables à la créolisation.
Par contre, la situation favorise des régionalismes très marqués. Dans la mesure où le français prend place au foyer, sur les marchés et dans les bars, il est inévitable que des normes locales s’instaurent. La variation donne la mesure de l’implantation. Le même L.S.Senghor4 qui, en 1976, voulait pour son pays le français “le meilleur possible, celui-là qu’ont affiné durant des siècles des centaines d’orfèvres : les grands écrivains”, prenait parti trois ans plus tard pour “une langue française, mais avec des variantes, plus exactement des enrichissements régionaux”. En 1981, un congrès des Centres de linguistique appliquée d’Afrique noire émet le vœu que la lexicographie française prenne en compte les usages africains. L’introduction massive, dans les programmes de français, de textes d’auteurs nationaux en consacre certains. La Côte-d’Ivoire refuse que les émissions des médias soient doublées par des locuteurs français à l’accent parisien donnant le modèle des réalisations phonétiques. Si elle doit parler français, ce sera son français! Lors d’un grand rassemblement de la jeunesse francophone qu’elle avait organisé, on posait des questions comme : Les Ivoiriens font des “fautes”. “Donc ils ne sont pas francophones”? ou “Donc ils sont francophones”? en quoi ces “fautes” concernent-elles la France et les Français?
4 – agrégé de grammaire, sénégalais
conclusion
La politique linguistique africaine cherche à tâtons un équilibre entre les langues. En Afrique, contrairement aux États d’Amérique où la quasi-totalité des langues nationales sont condamnées à disparaître par submersion, un certain nombre de langues autochtones risquent d’émerger malgré la dominance des langues européennes comme le français et l’anglais. Dans plusieurs États d’Afrique, on ne pourra plus ignorer les langues nationales encore très longtemps bien que la plupart des gouvernements continuent de pratiquer une politique de non-intervention à leur égard. Il est vrai, cependant, que les langues africaines les plus faibles finiront pas faire les frais de cette politique de non-intervention. Il semble que ce soit le prix à payer pour l’unité nationale et le développement économique des États naturellement glottophages.
La plupart des États manifestent une certaine prudence en maintenant la langue coloniale comme instrument véhiculaire et comme un outil de développement économique. Rares sont ceux qui, à l’instar de la Somalie, font table rase en imposant une nouvelle langue nationale. La politique la plus courante consiste à promouvoir une langue nationale sans rejeter tous les apports de la langue coloniale. On ne se débarrasse pas aisément de celle-ci à moins que le consensus social ne soit suffisamment fort pour qu’on puisse imposer une langue nationale dans toutes les sphères du pouvoir. Encore faut-il que cette langue nationale soit utilisée et acceptée par l’ensemble de la population et qu’elle ait bénéficié d’importants travaux de restauration terminologique. Ces conditions font présentement défaut dans la plupart des pays analysés.
Les linguistes sont maintenant tous d’accord pour reconnaître la spécifité du français d’Afrique encore méprisé par les usagers. L’étude n’en a guère été commencée que vers 1970, alors que les méthodes d’enseignement, élaborées dans les années 60, ne la prennent pas en compte. L’A.U.P.E.L.F.,en réunissant périodiquement depuis dix ans une table ronde des Centres de linguistique appliquée d’Afrique noire, a permis, en ce domaine, des progrès considérables mais encore insuffisants. D’après J.Picoche et C.Marchello-Nizia, “il est souhaitable que les “commissions de normalisation” travaillent à réduire la distance qui sépare le français scolaire du français extra-scolaire. Elles doivent définir et admettre comme non déshonorante une norme régionale, chemin vers la norme internationale qui évite la rupture de compréhension entre francophones. Donner la maîtrise de cette diglossie aux apprenants pourrait être leur objectif pédagogique.”
Pour l’avenir du français on peut envisager, d’après J.Picoche et C.Marchello-Nizia, diverses hypothèses dont la réalisation dépend de l’équilibre futur des civilisations et de l’importance plus ou moins grande que prendront les langues nationales :
1) Rejet pur et simple, au profit de langues locales? Le français disparaîtrait en quelques générations comme il a jadis disparu d’Angleterre, en ne laissant que des traces lexicales. Mais en Afrique noire cela paraît peu vraisemblable à moyen terme.
2) Africanisation du français, francisation des langues négro-africaines comparables à la fusion du latin vulgaire et du francique? Une telle évolution, vraisemblable jadis, ne manquerait pas, aujourd’hui, d’être freinée par la scolarisation et l’influence des médias.
3) Recul du français devant des langues internationales concurrentes : swahili, qui touche déjà environ 50 millions de locuteurs africains, surtout dans les pays ex-anglais; anglais, en faveur duquel joue le poids démographique et économique et le dynamisme du Ghana, du Liberia, du Nigeria qui cherchent à développer leurs relations avec les pays francophones? Si la France ne veille pas à garder à sa langue un statut scientifique et technique, l’Afrique noire, ainsi que toute l’Afrique francophone, passera un jour à l’anglais, non sans difficultés aggravant ses handicaps économiques.
4) Persistance du caractère “privilégié”d’une langue française capable de soutenir la concurrence de l’anglais et coexistance durable avec les langues nationales, chacune répondant à des besoins différents, comme le latin en Europe jusqu’au XVIIe s.
Sauf bouleversements imprévisibles, les troisième et quatrième hypothèses sont les plus vraisemblables. A moyen terme, on peut être raisonnablement optimiste quant à l’avenir du français en Afrique où, pour des raisons démographiques, se joue peut-être l’avenir de la francophonie.
estimation du nombre de francophones dans l’Afrique noire
tableau no1
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PAYS
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Francophones -langue maternelle- |
Francophones -langue seconde- |
Francophones -total-
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AFRIQUE Afrique noire (subsaharienne): Bénin Burkina-Faso Burundi Cameroun Centrafrique Comores Congo Côte-d’Ivoire Djibouti Gabon Guinée Madagascar Mali Maurice Mauritanie Niger Rwanda Sénégal Seychelles Tchad Togo Zaïre Angola, Cap-Vert, Mozambique, Guinée-Bissau, Saint Thomas et du Prince, Guinée Équatoriale République Sud-Africaine Autres États au Sud du Sahara |
991 000
633 000: 20 000 10 000 10 000 60 000 10 000 3 000 25 000 150 000 15 000 35 000 15 000 30 000 10 000 40 000 8 000 15 000 10 000 60 000 2 000 10 000 15 000 60 000
1 000
9 000
10 000 |
26 488 000
13 585 000: 600 000 400 000 300 000 1 400 000 300 000 20 000 500 000 2 500 000 20 000 300 000 500 000 1 000 000 600 000 300 000 100 000 300 000 400 000 700 000 10 000 300 000 500 000 2 500 000
20 000
5 000
10 000 |
27 479 000
14 218 000: 620 000 410 000 310 000 1 460 000 310 000 23 000 525 000 2 650 000 35 000 335 000 515 000 1 030 000 610 000 340 000 108 000 315 000 410 000 761 000 12 000 310 000 515 000 2 560 000
21 000
14 000
20 000 |
Carte no1
Carte no2
SOURCES BIBLIOGRAPHIQUES
Les ouvrages
1. Atlas de langue française. Bordas, Paris, 1995.
2. Depecker L. Les mots de la francophonie / Préface d’A.Rey. Éditions Belin, 1990.
3. France Informations / Le français dans le monde. L’Afrique. No 122, 1984.
4. Walter H. Le français dans tous les sens. Éditions Robert Laffont, S.A., Paris,1988.
5. Picoche J., Marchello-Nizia C. Histoire de la langue française. Nathan, Paris, 1991.
Les sites de l’internet
6. Aménagement linguistique dans le monde. Université Laval, 1999, http://www.ciral.ulaval.ca/alx/amlxmonde/accmonde.htm
7. Dictionnaire des identités culturelles de la francophonie. 1999, http://www.synec-doc.be/francite/lxid/lxid102.htm#Heading27